NUMÉRO 27/ Août 2022

Marcel Couvéethaers

Ceci n'est pas un objet d'art

La nacre qui occupe le vide

par Oscar Carballo

Sa première exposition est dans une librairie – le Galerie Saint-Laurent, de Bruxelles. Cela ne devrait pas être surprenant. Les mots sont la matière incontournable de l'art. Mais le site
vitrines et leurs livres; l'endroit qui part
l'exclusivité de l'écrit comme discours littéraire, semble le mettre à l'abri des représentations que les artistes de l'époque consacraient comme langage : la pop culture et le nouveau réalisme.

Crédits : Textes, conception et illustration Oscar Carballo / Buenos Aires 2022

Le nouveau-né c'est un travail de Constantin Brancusi daté de 1915. Malgré son matériau monolithique – une taille directe dans le marbre – l'objet imite la tension superficielle d'une goutte d'eau fortement maintenue ensemble et isolée par l'attraction de ses molécules ; une énergie capable de condenser à la fois l'éclat métaphysique de l'artiste tout en observant avec une précision obsessionnelle la structure organique indéclinable dont l'origine lui inspire. La forme pure – pour l'artiste, une allégorie de la naissance – propose un rapport définitif entre l'origine élémentaire des formes de vie, et l'essentiel du corps qui surgit : la tête et les larmes comme expressions premières. Disciple du grand Rodin, –dont il s'est éloigné pour grandir en tant qu'artiste–, les sculptures de Brancusi ont, à leur tour, inspiré Henry Moore. 

Jusqu'au milieu des années XNUMX, Marcel Broodthaers il est libraire et poète. Retranché parmi ses livres, il ne pense pas au travail artistique ; il s'apitoie sur ses propos recueillis : les poèmes écrits entre les années 1950 et 1960 n'intéressent personne. Ses deux principales références sont René Magritte et Stéphane Mallarmé. L'accumulation de boîtes avec leurs éditions invendues établit une sorte d'architecture vide, ordonnée et inerte. Broodthaers envisage la possibilité de brûler ces poèmes mais les utilise dans une opération différente : une purée de plâtre et de papier où les mots sont piégés et cachés à jamais dans une sorte de sculpture : Je pensais-bête en plâtre. La célébration du feu, de la perte, d'un certain frustration autour de la vie du poète elle devient pâteuse mais peut-être moins lourde ; ce travail est le début de tout le travail de Broodthaers, si nous pouvons définir le travail d'un artiste avec un début et une fin. Oeuf de Broodthaer ?

De 1964 à 1976, Broodthaers commence à penser ses objets comme des mots ; matérialité accumulée hermétiquement jusqu'à présent. Sa première exposition a lieu dans une librairie : le Galerie Saint-Laurent, de Bruxelles. Cela ne devrait pas être étrange. Les mots sont la matière incontournable de l'art. Mais le site, les vitrines et ses livres ; le lieu qui abandonne l'exclusivité de l'écrit comme discours littéraire, semble le mettre à l'abri des représentations que d'autres artistes de son temps consacrent comme langage : la pop culture et le nouveau réalisme. La librairie devient alors un espace différent. Probablement en appréhendant l'art comme un objet social, travailler y sitio ils répondent à leur manière comme un aspect organique du politique ; un discours personnel qui ne renonce pas au pointage l'art avec un rôle secondaire dans la société.

Mais quelque chose attire l'attention de Broodthaers : les coquilles d'œufs. Une structure parfaite où entre 7000 17000 et XNUMX XNUMX interstices déterminent sa perméabilité. Mais il y a une curiosité supplémentaire : le carbonate de calcium est le composant principal de tous les œufs, qu'ils soient de reptiles ou d'oiseaux, mais c'est aussi le composant principal d'innombrables structures minérales rocheuses ; structures bioconstruites par les précipitations qui incluent les coquilles des mollusques. Auparavant écrivain, puis cinéaste, Broodthaers pose ses objets en faisant appel au vide (l'intérieur vide d'une coquille ouverte, le contenu absent dans les mots défaits).Ses œuvres, construites de mots, semblent être propulsées comme des rebuts d'un absent. livre, des abstractions qui nécessitaient aussi un monochrome radical.

Pour Christophe Chérix, curador en jefe de la retrospectiva de Marcel Broodthaers exhibida en el MOMA de Nueva York en 2016, la reducción del uso del color en el artista no trata de otra cosa que de aquel pasado como poeta y librero: la tinta negra tipográfica impresa en papel blanc. En tout cas, on peut dire qu'il s'agit d'une économie de couleur représentée dans une énorme variation de contraste possible : le noir bleu profond des coquilles de moules, la lumière blanche extrême des coquilles d'œufs ; la transparence de la pluie. Peut-être la photographie noir et blanc (émulsion argentique sur papier) fait-elle face à la même mesquinerie vertueuse que la couleur semble s'arroger de sa splendeur.

Mais les coquilles d'œufs et les coquilles de moules ont aussi une mention sans équivoque de l'improductif ; le stérile. La temporalité des objets entre les mains de Marcel Broodthaers semble expliquer le transit de l'inutile, une expérience qui parvient à éveiller le sens d'un nouvel objet lorsqu'il fait irruption dans l'art. C'est-à-dire une mutation inattendue qui cache l'inefficace pour en faire notoirement paysage ; constellation : poème à la fin dont le centre est réintégré indéfiniment au-delà de sa signification partielle et provisoire.

 Les objets d'art n'ont aucune fonction. Il est curieux que l'œuvre la plus complexe de Marcel Broodthaers ait été la création d'un Musée personnel, formule rare qui cherchait en tout cas avant l'ego personnel, à consommer une sorte d'avertissement en postulant le présent de l'œuvre produite à travers son parodie. rencontre futur. Marcel Broodthaers a appelé cet endroit Musée d'Art Moderne, Département des Aigles.

Le commissaire Christophe Cherix a réfléchi qu'avec le développement de cet espace muséal dans la vie, l'artiste a assumé une double position à la fois centrale et marginale : en entamant un travail de Directeur et laisse derrière toi artiste impliquait une critique de la production personnelle et de la réalité des musées : «l'artiste prend définitivement le contrôle de l'œuvre et se détache de l'objet»

Broodthaers n'hésite pas et interroge un chat ; un film que l'artiste présente parmi ses oeuvres. La conversation a été enregistré sur le même Département des Aigles, –à Düsseldorf, 1970– et c'est une seule scène à travers un plan noir, aveugle, où l'on entend la voix de l'artiste au premier plan et, bien sûr, celle d'un chat. Il n'y a plus rien. La noirceur du film permet de s'arrêter aux conjectures du poète. (Il y a une transcription complète qui peut être vérifiée ici.)

entretien avec un chat se déroule ainsi :

Marcel Broodthaers : Est-ce une bonne peinture ?… Est-ce que cela correspond à ce que vous attendiez de cette transformation récente, qui va, de l'Art Conceptuel à la nouvelle version d'un type de figuration, si l'on peut dire ?

Chat : Miaou.

MB : C'est ce que vous pensez ?

Chat : Miaou..mm..miaou..miaou.

MB : Pourtant, dans cette couleur, l'essence de la peinture qui se faisait à l'époque de l'art abstrait est très claire, non ?

Chat : Miaaw..miaaw..miiaw..miaaw.

Il ne semble pas heureux d'enfermer la pensée visuelle dans la boîte noire des disciplines ; des endroits où rien n'entre ni ne sort une fois l'expérience de faire de l'art terminée. Cette opacité qui finit par confronter perception et raison, cet empêchement, c'est l'envers de l'art. Il ne semble pas non plus que ce soit un problème de transmission. Le contact avec l'expérience artistique inclut sans atténuer notre voix, -une position que l'auteur ne connaît pas au moment de travailler sur son œuvre-; c'est-à-dire une double ignorance qui nous permet de nager dans notre propre monde et d'assumer enfin les conditions de ce que nous comprenons comme expérience.

demande Marcel Broodthaers ; le chat répond :

MB : Êtes-vous sûr que ce n'est pas une nouvelle forme d'académisme ? 

Chat : Miaou.

MB : Oui, mais s'il s'agit d'une innovation audacieuse, cela reste discutable…

Chat : Miaou.

MB : C'est encore…

Chat : Miaou.

MB : C'est… c'est toujours un problème de marché…

Chat : Miaou.

El Département des Aigles confronte l'idée du marché de l'art à l'art lui-même. Il considère la conservation d'une œuvre comme une instance stérile qui ne peut revenir dans la mémoire de l'artiste qu'à condition qu'il puisse se libérer de son engagement dans l'histoire de l'art elle-même. Refléter à la fois la machinerie du musée, le classement raisonné, l'imprévisibilité du public dans l'expérience de l'œuvre ; votre curiosité. Mais paradoxalement, en termes de musée, en tant que site, il n'y a pas fonctionne de Broodthaers à l'intérieur ; il s'agit d'un Musée vide à l'exception d'une série de cartes postales, cartons et revues, et bien sûr, l'ineffable entretien avec le chat.

MB : Que feront ceux qui ont acheté les choses précédentes ?

Chat : Miaou.

MB : Vont-ils les vendre ?

Chat : Miaou... miaou.

MB : Ou vont-ils continuer ? Qu'en pensez-vous, parce qu'en ce moment, beaucoup d'artistes spéculent là-dessus…

Chat : Miaou...

Les œuvres se souviennent des œuvres ; mais des objets inexistants font aussi rêver : une boîte fermée dont l'intérieur secret ne peut être confié qu'à une supposition ou à une simple imagination. Entre le vrai et le faux, on peut voir des vitrines peuplées d'objets variés, par inadvertance vulgaires qui pourtant deviennent diaphanes et irréductibles à leur fonction première. La mention de son maître et ami est permanente : les morceaux sont numérotés et indiqués d'un titre qui se répète : "Ceci n'est pas un objet d'art" L'entretien avec le chat maintient cette interrogation : c'est une réitération sans fin, des variations sur l'œuvre de Magritte. Broodthaers insiste :

MB : Ceci n'est pas une pipe.

Chat : Miaou…

MB : C'est une pipe.

Chat : Miaou.

MB : Ceci n'est pas une pipe.

Chat : Miaouw… (Etc.)

Les métiers de commissariat auxquels les expositions rétrospectives de Marcel Broodthaers ont toujours été confrontés ont subi un effondrement permanent lorsqu'il s'agit de trouver un moyen de rassembler la matière sinon en procédant selon une logique broodtahérienne : l'adaptation du discours poétique à travers un espace et une rencontre que l'artiste lui-même, il ne s'est pas connu dans la vie; après tout, éditer de la poésie en rassemblant le matériel connu dans un ordre, une traduction ; un tout nouveau rôle et même une toute nouvelle extension.

Aucune œuvre littéraire – ni visuelle, ni philosophique, ni musicale – ne meurt aux pieds de l'auteur ou ne résiste à la voix rebelle du lecteur. Un autre poète, également belge,  Henry Michaux, écrit des poèmes et des essais à travers des dessins. Le mot, comme motif d'écriture ou comme dessin à part entière, répète sa propre dérive de toutes les manières possibles. Lire Michaux n'envisage pas une expérience purement littéraire de la même manière que ses dessins peuvent être enfermés dans un discours visuel. Vos textes dessinés sont-ils de simples écrits ? Le mot fait en tout cas partie d'une broderie imprécis qui permet à l'artiste d'articuler sa pensée agitée qui jaillit sans cesse entre un subconscient impitoyable et une sagesse critique huilée. 

Dans le musée de l'imaginaire, Broodthaers établit un espace architectural blanc, aux boiseries classiques et vide de mobilier. Il n'y a pas de peintures sur ses murs, à l'exception de l'écriture, la même typographie calligraphique que Magritte a utilisée dans plusieurs de ses œuvres. Les mots créent un motif virtuel en considérant une proportion de blanc d'importance égale à l'écrit. Le traitement peut aussi être pensé comme une texture telle qu'elle a été utilisée par Michaux dans ses œuvres mais se rapprochant du dessin symboliste de Stéphane Mallarmé pour son poème illustré "Un coup des jamais n'abolira le hasard": Les mots sont disposés au hasard de la même manière aléatoire que les dés sont disposés au hasard en tombant du pont d'un navire. 

Tous deux surréalistes, Broodthaers et Michaux abordent l'art en se montrant acide contre le système comme un impertinent blague. Eux-mêmes pourraient être le marquage de l'art. En fait, nous l'avons vu : Broodthaers le fait à travers son propre musée ; par une critique vorace entre la valeur d'une œuvre et ce qu'on peut appeler original. Mais pas de copie non plus : ses œuvres sont des fictions qui construisent la réalité de l'art jusqu'à sa disparition. Broodthaers n'a jamais cessé de se demander ce qu'était enfin une œuvre d'art. Peut-il être considéré comme un reste inachevé ? comme le résidu d'une idée dont la matière n'était que pensée ?

MB : Alors pourquoi fermer les musées !

Chat : miaou !

MB : C'est une pipe.

Chat : Miaou.

MB : Ceci n'est pas une pipe.

Chat : Miaou…

Comme Guy de Maupassant, Marcel Broodthaers est mort très jeune et on peut dire que sa carrière artistique a été une sorte d'explosion semblable à celle de l'écrivain français. Guy de Maupassant écrit dans Pierre et Jean Quoi « La moindre chose a quelque chose d'inconnu. Trouvons-le. Pour découvrir un feu ardent et un arbre dans une plaine, restons devant ce feu et cet arbre jusqu'à ce qu'ils ne ressemblent, pour nous, à aucun autre arbre ni à aucun autre feu.

La réalité des deux pourrait se résumer dans ces lignes puisqu'un arbre consommé projette un état de grâce, de liberté, qui ne pourrait être décrit par aucun autre. Le petit et le sot à la mesure de ce qui disparaît après avoir fêté son existence.

Un certain pessimisme marginal guide son travail au moyen d'une lampe torche acide et radicale. Ce n'est pas un mensonge que vous pensez peut-être que vous devriez gagner de l'argent et bien sûr remplacer l'oubli par un succès immédiat. Un lingot d'or Broodthaers est proposé à la vente pour le double de sa valeur : une partie en or, l'autre en tant qu'œuvre d'art.

MB : C'est une pipe.

Chat : Miaou.

MB : Ceci n'est pas une pipe.

Chat : Miaou…

MB : C'est une pipe.

Chat : Miaou.

MB : Ceci n'est pas une pipe.

Chat : Miaouw… [la séquence se répète pendant des minutes]

Une plaque en relief exposée dans Le Département des Aigles le dit :  MUSÉE enfants non admis.

L'avertissement ne semble pas malheureux. Il ne semble pas non plus refléter une catégorie humoristique. Actuellement, les musées et les œuvres d'art sont interrogés sous différents angles, des points de vue sociaux et même politiques qui finissent par dominer la scène culturelle sans aucune opposition ni discussion jusqu'à présent. Les institutions culturelles ne peuvent pas faire face à une opinion publique dont la force peut faire tomber un livre, une peinture, une chanson ou un jeu vidéo avec la même rapidité qu'elle accuse l'art présent et continu du passé de libre arbitre ou d'amoralité. Qu'il s'agisse des artistes, des conservateurs et des œuvres, une même convergence, la flèche sanglante qui traverse l'art au présent ne cesse de se focaliser sur une morale qui ne permet pas une lecture passive dont l'histoire a été entravée par d'innombrables accusations et prises de position autour de la valeur de l'art pointée du doigt par une société troublée, s'éloignant de sa propre réalité culturelle par une résistance politique déconcertante.

dans le film le panache [La pluie, Marcel Broodthaers, 1969] un homme écrit une lettre. C'est tout ou semble être tout, mais dans les arts visuels l'intrigue – la raison d'être de l'histoire – est toujours remplacée par une présence invisible. On ne sait rien de l'homme ni à qui il écrit, si ce n'est qu'une pluie persistante inonde la pièce et efface les mots. Dans ce transit, l'écrivain abandonne l'écriture. Sous l'eau, ce qui disparaît, c'est le contenu écrit qui se transforme en pluie ; ce qui reste à la fin, c'est l'effort inutile et la force de le soutenir.

Oscar Carballo, Mer de Chine, août 2022.